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Interview de Rohff pour Lepoint

Rohff : « Il n’y a pas de permis pour rapper. Il faut juste être crédible et assumer ce que tu es, ce que tu dis »

C’est devant le collège Rabelais à Vitry-sur-Seine où il allait en classe que Rohff, Housni Mkouboi pour l’état civil, nous a donné rendez-vous. Le rappeur d’origine comorienne âgé de 33 ans est arrivé dans une superbe MG noire avec deux amis. Serrement de main rapide, coup d’oeil à droite et à gauche, puis direction le parc des Blondeaux, un endroit réputé discret. Mais le bouche à oreille va vite fonctionner et les fans se précipiter. Assis sur un banc, entre éclats de rire et bons mots, il signe aussi bien des autographes à des jeunes en quad qu’à des mères de famille avec poussette ou des employés municipaux en bleus de travail. À Vitry, Rohff est celui qui a réussi, une véritable star dont on reprend les paroles des chansons.

Regarde l’interview entiere de Rohff

Le Point : Comment devient-on rappeur ? Rohff : Par instinct de survie. Si tu ne sais pas parler, tu n’es rien. Je suis arrivé des Comores à sept ans, je ne connaissais pas un mot de français. J’ai appris la langue en regardant le dessin animé Albator. À l’école, j’ai dû redoubler mes efforts pour gagner des bons points comme les autres enfants et faire plaisir à ma darone [mère]. Ça m’a donné l’amour des mots. Dans les cités, toute la journée, on parle comme des Ksos [cas sociaux]. Sans verbe, sans complément, sans sujet, avec dix mots d’arabe et d’africain par phrase. Alors, je le répète aux jeunes, de temps en temps, il est important d’essayer de bien s’exprimer. Au moins pour rassurer les autres.

Faut-il venir de la rue pour rapper ?

Il n’y a pas de permis pour rapper. Il faut juste être crédible et assumer ce que tu es, ce que tu dis. Moi, si ça sonne vrai, je peux bouger sur un rappeur qui vient des quartiers chics. Dans le 16e, il y a aussi des problèmes, ils sont simplement différents, c’est une autre sorte de ghetto. On commence tous par dire qu’on nique la police, puis on évolue. Il y a des cons chez les policiers, mais aussi dans les cités, même si un con dans la police, c’est plus grave. La crise d’adolescence, elle existe chez les bourges comme chez les pauvres. Sauf que les médias parlent toujours de celle des pauvres. La différence entre les deux, c’est qu’en banlieue, la rue, elle est juste en bas de ta maison et que les vices se refilent comme le rhume. Moi, j’ai attrapé le vice du rap.


Comment expliquer la violence de certains de tes textes ?

Ce n’est ni aux journalistes ni aux élus de nous dicter ce que l’on doit dire ou non dans nos textes. En France, la jeunesse a souvent été contestataire. Aujourd’hui, la contestation, elle est dans le rap. T’enlèves le rap, t’enlèves la jeunesse. Tout ça, c’est le fruit de leur politique. Il ne faut pas rêver, il y a autant de différences entre Sarkozy et Obama qu’entre un Playmobil et un basketteur américain.

Certains rappeurs de la Mafia K’1 Fry, dont tu faisais partie avant, critiquent un manque de revendication dans tes textes. Qu’en penses-tu ?

Je n’ai pas attendu les émeutes de 2005 pour parler du malaise des cités. Mais c’est vrai que je ne fais pas du rap électoral. Le social, c’est pas mon fonds de commerce. Le rap conscience, ça n’a jamais fait rêver personne et ça ne paie pas tes factures. Je fais du rap commercialisé. À l’école, mon cahier était divisé en deux : d’un côté les cours, de l’autre plein de gros mots contre l’État. Ma mère l’ouvrait, elle était catastrophée, elle se disait : « Mais qu’est-ce qu’il raconte, mon fils ? Il ne manque de rien pourtant ! » [Il rit.] Plus tard, j’ai essayé de ne pas passer mon temps à écrire des textes dans lesquels je me plaignais. Mes parents se sont battus pour nous, on leur doit le respect et un peu de pudeur. Des rappeurs qui miaulent, il y en a plein, il y en trop.

Pourquoi voit-on aussi peu de rappeurs comme toi dans les médias alors qu’ils pèsent lourd dans l’industrie du disque ?

Les journalistes n’aiment pas le rap, ce n’est pas leur monde. Sur les plateaux, on est toujours attendu au tournant. C’est aussi une façon de protéger les bons vieux chanteurs de variétoche. Mon rap ne passe pas sur NRJ par exemple. On n’a pas très envie que je passe devant leurs chanteurs maison au box-office. C’est arrivé quelquefois, ça n’a pas plu.

C’est quoi, la vie d’une star du rap ?

Avant je mangeais des pierres, maintenant je mange du marbre [rires]. Autrement, je n’ai pas changé. Je passe beaucoup de temps à Vitry-sur-Seine, où j’ai grandi. J’y ai de la famille, beaucoup d’amis. Renier Vitry, cela serait me renier, moi. La vie est moche, mais les souvenirs ont du charme. Ça m’enchante de voir des types avec qui j’ai grandi et fait les quatre cents coups. Je ne suis pas plus inaccessible qu’avant, c’est juste que je dois maîtriser un peu plus les choses, concilier les deux mondes, mes souvenirs et ma vie d’aujourd’hui. J’ai monté ma propre boîte de production, ma propre marque de fringues. Ça prend du temps.

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